ATOPOLIS. La ville idéale s’invente à Mons

ATOPOLIS. La ville idéale s’invente à Mons

12 Jun 2015
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article de: 
Xavier F.

À l’heure où les migrants se noient par centaines dans la Méditerranée, où s’érigent des murs de la honte contre les Roms, le Wiels, fameux centre d’art contemporain de Bruxelles, propose un puissant antidote à l'esprit du temps : une exposition politique.

De Jack Witten à Thomas Hirschhorn, de Francis Alÿs à Vincent Meessen, 23 artistes contemporains de renom jettent les fondations d’Atopolis, la ville idéalement métissée. (Cinétisation, d'après Paul Bury © Benoît Platéus) 

Atopolis For Edouard Glissant, de Jack Whitten, fut la première oeuvre à être accrochée dans les espaces encore vierges du Manège de Sury, lieu d’accueil de l’exposition, à Mons. Coïncidence du montage, elle reprend le titre de ce vaste projet collectif, re­groupant vingt-trois artistes, et rend hommage au penseur créole Edouard Glissant, dont l'utopie altruiste a forte­ment nourri la création contemporaine.

Grand penseur du métissage, Glissant développe une conception fondamentalement différente de l’uni­versel. Celui-ci ne se confond plus avec la culture dominante, il s'enrichit au contraire au fil des migrations et des échanges égalitaires entre les indivi­dus. Au concept de mondialisation (ou globalisation, anglicisme très répandu), Glissant oppose la « mondialité ». Une syllabe de différence pour envisager les relations humaines sur base d'un partage égal. Et cet échange entre toutes les cultures de favoriser la créa­tion et l’enrichissement mutuel.

Le plasticien Thomas Hirschhorn réussit comme personne à incarner littéralement la philosophie de Glissant en recréant de toutes pièces hétéroclites son atelier. Malgré une précision d’assemblage qui exclut toute imrpvisation, Globaliszation reversed n’en apparaît pas moins spontanée et protéiforme, aussi généreuse que la pensée de Glissant elle-même. Rejetant toute froideur conceptuelle, voilà une pièce où l’on a spontanément envie de s’installer pour bouqiner toute la bibliothèque glissantienne. C’est l’emblème d’Atopolis.

(PHOTO INTERACTIVE de l'installation Globaliszation reversed : passez la souris et écoutez Edouard Glissant et Dirk Snauwaert, le directeur du Wiels)

La Tour de Babel, déconstruite par les photographies de Benoit Pla­teus, et qui se fragmente sur l’affiche de l’exposition, métamor­phose le mythe biblique. Les hommes construisent un projet commun non plus grâce à une langue unique, mais par le mélange de leurs idiomes res­pectifs. L’artiste livre encore une série de photos monumentales où il délave les mannequins qui figurent en une des cover de magazines, dénonçant la solitude des paradis artificiels.

L’artiste Vincent Meessen (qui occupe actuellement le Pavillon belge de la Biennale de Venise) explore la richesse d’un langage en constante évolution et tisse des liens avec les langues nomades des Roms qui auraient donné naissance à l’argot, au moyen âge (voir la photo interactive, ci-dessous). « L’argot, c’est notre créole à nous », affirmait-il au lors de la présentation de l’exposition à la presse. L’artiste ouvre ainsi notre regard à la richesse de l’Autre et questionne en creux l’ab­surdité du repli identitaire actuel de nos sociétés, les murs, symboliques ou réels, qui s'hérigent aujourd’hui de­vant les populations marginalisées.

En traversant l’histoire des uto­pies, des idées altruistes d’Edouard Glissant à la « Cité Mondiale » du pacifiste Paul Otlet, le fondateur du Mundaneum, pour ne citer que deux exemples, les vingt-trois artistes de l’exposition Atopolis ne cessent de questionner notre rapport au monde et d'envisager la place de l’Autre.

Dans Don't Cross the Bridge Before you Get to the River, Francis Alÿs filme des enfants qui, de chaque côté du Détroit de Gibraltar, s’enfoncent dans la mer et finissent par se rejoindre métaphoriquement à l'horizon, en un point. Le geste est aussi poétique que politique tant il renvoie à l’actualité scan­daleuse de ces milliers de migrants qui se noient en Méditerranée, aux portes de l'« Europe forteresse ». (Voici aussi son œuvre drôle et touchante Nous sommes des bateaux sur la mer par des canards sur la mare.)

(PHOTO INTERACTIVE de la nouvelle œuvre Caïn & Kain : passez la souris et écoutez Vincent Meessen)

Le Grec Vlassis Caniaris, mort en 2011, fut d’ailleurs l’un des pre­miers à interroger l’exil dans sa pra­tique artistique, après l’avoir lui-même vécu dans sa chair. Son installation Arrivederci-Willkommen (1976) nous confronte ainsi à l’histoire de l’émigra­tion vers l'Allemagne des travailleurs grecs dans les années 1960 et 1970. En remontant le temps, ces mouve­ments migratoires ramènent aussi à Mons. Sa région, autrefois prospère et à la pointe de l'industrialisation, fut un modèle de modernité fulgurante qui a aimanté une migration importante à la recherche d’une vie meilleure.

Tout comme la région, le lieu d’accueil de l’exposition, le site du Ma­nège de Sury, inauguré pour l'occasion, participe également au propos de l'ex­position, avec ses coursives, ses enche­vêtrements de couloirs et ses espaces agrégés par le Wiels en trois archipels. Manège militaire et couvent-école à l'origine, il se transforme, cette année exceptionnellement, en lieu d’expo­sition avant de devenir un incubateur pour PME créatives et innovantes.

Son histoire, sa fonction mu­séale temporaire et sa structure – des bâtiments disposés autour d’un jardin central – rappellent le modèle de com­munauté égalitaire des phalanstères qui ont vu le jour au 19e siècle, notam­ment dans le Borinage, avec le site du Grand-Hornu. De quoi inspirer à Dirk Snauwaert et Charlotte Friling, les deux commissaires d'Atopolis, « cette ville située nulle part et partout à la fois, imaginaire plutôt que réelle. Tout simplement l’utopie d’une ville idéale. »

CHARLOTTE BENEDETTI (et X. F.), FONDATION MONS 2015

Atopolis. Du 13.06 au 18.10.2015, du mardi au dimanche, de 12:00 à 18:00, au Manège de Sury, rue des Droits de l’Homme, 7000 Mons. € 8,00 – 5,00.

AVEC Saâdane Afif, Nevin Aladağ, Francis Alÿs, Danai Anesiadou, El Anatsui, Yto Barrada, Walead Beshty, Huma Bhabha, Vincen Beeckman, Vlassis Caniaris, Abraham Cruzvillegas, Meschac Gaba, Jef Geys, Thomas Hirschhorn, Kapwani Kiwanga, David Medalla, Vincent Meessen, Adrian Melis, Benoit Platéus, Walter Swennen, Diego Tonus, Lawrence Weiner, Jack Whitten.

Catalogue original de l'exposition, jouant notamment avec la Belgica, une nouvelle fonte créée pour l'occasion en open source et donc... métissable.

Une publication de l'artiste Jef Geys, présent dans la chapelle du Manège de Sury, sera diffusée en toutes-boîtes à 50.000 Montois. Une réflexion incisive sur le contexte socio-politique actuel et les inégalités homme-femme.

À lire également, la rencontre avec Vincen Beeckman, auteur d'un travail photographique juste et sans complaisance sur une famille de Pâturage, dans le Borinage, qu'il a suivie pendant plus d'un an.

(Ci-dessous, les artistes contemporains David Medalla et Adam Nankervis expliquent à la Fondation Mons 2015 leur projet participatif A stitch in time)