Van Gogh de la mine au pinceau

Van Gogh de la mine au pinceau

23 Jan 2015
xavier's picture
article de: 
Xavier F.
Van Gogh -c- Kroller Muller Museum

Du 25 janvier au 17 mai, l’exposition Van Gogh au Borinage affiche 70 toiles et dessins, au BAM de Mons, qui révèlent l’influence décisive de la période boraine sur l’art du peintre hollandais.

Entre 1878 et 1880, cet autodidacte de génie trouve les sujets qu’il ne cessera plus de travailler. L’exposition révèle aussi qu’il copiait inlassablement pour se trouver lui-même.

Ainsi Van Gogh est-il revenu au Borinage. C’est dans une pénombre ramenée à 50 lux, l’intensité maximale qu’autorisent ses œuvres les plus fragiles, que s’ouvre Van Gogh au Borinage, au BAM, « la » grande expo de Mons 2015. C’est aussi masquer l’émotion que provoquent les sept lettres manuscrites qu’il envoie à son frère Théo dans l’une des périodes les plus troublées de sa vie. On découvre entre les lignes à l’écriture minuscule, méticuleuse et régulière un jeune homme de 25 ans qui transfère ses tiraillements intérieurs aux déchirements de la condition humaine. Lui, le fils de bourgeois, apôtre du dépouillement comme saint Thomas d’Aquin, rêve d’apporter la bonne parole aux mineurs borains. Mais comment obtenir leur oreille quand la pauvreté n’est pas pour eux une valeur morale mais une fatalité.

L’exposition révèle d’emblée un Van Gogh en crise mystique et si peu charitable avec lui-même. « Je suis un bon à rien, comment deviendrais-je un artiste ? », répond-il à Théo, le frère, le mentor, le mécène de toujours, qui lui indique une voie qu’il n’avait pas lui-même entrevue. Mais comment ne pas voir l’évidente continuité entre la plume qui écrit et celle qui bientôt dessine. Pataude et naïve au début, la voilà, en deux ans à peine, aussi assurée sur la toile que sur le papier. Van Gogh copie tout ce qui lui tombe sous la main – ses mentors, Meunier et Boch, les gravures de Millet qu'il réclame à son frère dès 1880, et ces innombrables illustrations qu’il découpe dans les journaux.

Ainsi Van Gogh n’était pas le créateur révélé, le fou des ciels tournicotants, l’artiste maudit. On le découvre incroyablement méthodique et consciencieux, trouvant bien vite le vocabulaire et les motifs qu’il ne cessera de remettre sur le métier. Les pauvres, les mineurs, les paysans, les tisserands et leur habitat modeste. Misérables masures et nids d’humanité. Le propos de l’exposition se voit confirmé au fil des salles. Tout est né dans le creuset du Borinage, même s’il a fallu toute une vie à l’artiste pour cheminer vers la lumière. On est saisi par les portraits de Nuenen, qui signent la période hollandaise après les deux années boraines. La patte tourmentée, qui hésite entre réalisme et expressionnisme, le trait large et nerveux qui appelle la technique impressionniste, est pourtant originale. C’est déjà le Van Gogh des Mangeurs de pommes de terre, avec leurs faces sombres de glaise grasse, leurs casquettes cabossées, ces frocs sales qui ne font qu’un avec leurs sabots de labeur.

L’artiste a libéré le méticuleux impétrant, à présent tout entier à ses tisserands « d’une beauté indescriptible », écrit-il ; à ses masures (saisissantes Maisons prêtées par la National Gallery of Art de Washington). Et la lumière éclate !, comme si elle avait jailli des fractures de l’artiste, soudain illuminé de l’intérieur. C’est la Rue d’Auvers-sur-Oise, et toutes les couleurs du Sud avec ses bleus, ses oranges, ses ocres, ses verts qui font chanter la pâte luisante sous un ciel à peine ébauché.

Vincent est-il devenu Van Gogh ? Pas pour lui-même qui se remet à copier Millet, dans les années 1890. À moins qu’il ne retravaille avec cette palette jaillissante ses propres copies, jetées dix ans auparavant sur le papier. C’est, côte à côte, le Moissonneur à la faucille d’après Millet de 1880 (en provenance du Japon !), simple dessin en noir et blanc, et l’huile sur toile exubérante de 1890 (ci-dessous). Ah, les semeurs, les semeuses. Que n’ont-ils fertilisé son art, enfin épanoui. Mais rien n’y fait, Van Gogh copie encore et encore, nous imposant cette humilité presqu’inaccessible à nous autres qui idolâtrons l’originalité à tout prix. C’est dans l’infidélité involontaire au modèle que se révèle la singularité du génie.

XAVIER FLAMENT