Iona et Camille actrices de la phrase

15 oct 2015
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« Une dame m’a dit : “Je ne sais pas lire”. Du coup, on a lu ensemble la phrase qui passait sur sa façade »

Graphistes et typographes, Iona Suzuki, Camille de Barbuat et Renaud Fouchet ont sillonné Mons pendant un an avec leur atelier de peinture ambulant. Chaque jour, il a fallu écrire à l'encre sur les façades ou peindre à même le sol. Une gageure dont témoignent aujourd’hui Iona et Camille, au terme de leur folle aventure littéraire.


Camille au travail


Iona : « Quand on a passé les entretiens avec Karelle Menine et Ruedi Baur (les deux concepteurs du projet « La Phrase», NDLR.), on s’est dit : “C’est infaisable”. Humainement impossible : on avait fait nos calculs. Pour 10 kilomètres de texte, il fallait techniquement faire 40 mètres par jour. On a compté qu’on ne pourrait en réaliser que 33, compte tenu qu’il faut nettoyer le support, le sécher, peindre une couche de blanc, attendre que ça sèche, écrire dessus, puis vernir. En été, ça prend dix minutes, mais maintenant qu’il fait de nouveau froid, il faut une heure. Mais, finalement, on y arrive ! Au quotidien, les gens viennent nous voir. Ils nous disent leur histoire à eux. Comme cette dame âgée qui découvre une phrase de Verhaeren devant l’immeuble de sa sœur. C’était l’auteur préféré de leur père qui avait vécu comme lui au Caillou-qui-Bique. Ça montre que tout ça n’est pas très loin. »

Camille : « C’est comme cette dame qui avait eu Marguerite Bervoets comme prof. Il y a aussi des gens qui l’ont côtoyée et qui ne savaient pas qu’elle était poète. On reparle de la guerre : on sent que ça a marqué. »

Iona : « Les gens qui s’approprient le mieux le projet sont ceux qui n’en parlent pas. Les remarques qu’on a sont souvent plus négatives. Les autres, c’est un petit mot en passant, mais on les sent touchés ou interpellés. On organise souvent des drinks avec les habitants. Là, les retours sont très positifs. Il y a d’ailleurs pas mal d’habitants qui veulent garder ”La Phrase“ ou qui nous appellent pour la réparer quand elle est arrachée, comme la directrice de la maison de retraite qui m’a rappelée trois-quatre fois parce qu’il y avait un petit bout qui manquait. »

Camille : « Chacun s’approprie son petit bout de poésie. »

Iona : « Cela dépend du quartier. »

Camille : « On a été mieux reçus à la prison que dans certains hauts quartiers de Mons où on nous a parfois pris pour des petits voyous. Là où cela marche le mieux, c’est quand les gens ne connaissent pas le projet et sont intrigués. Quand on leur explique, ils disent : ”C’est de la poésie ? Ah oui, d’accord.” »

Iona : Les quartiers les moins aisés de Mons se sont révélés les plus hospitaliers. Il y a cette dame qui voulait me donner un verre d’eau et à manger… »

Camille : « Les gens veulent aussi comprendre d’où vient l’argent, où il va, à quoi ça sert, alors qu’eux, ils en ont besoin au quotidien. »

Iona : « C’est marrant la position qu’on a tous les trois : on est en salopette, sales, les lèvres gercées. Ça trouble les repères. Ça crée du respect. »

Camille : « Ce qui me plaît, c’est que c’est fait pour les gens. Ce n’est pas une sculpture qu’on pose et puis on part. On est là, sur le trottoir, à côté d’eux. »

Iona : « C’est aussi un travail d’écriture qui se fait au fur et à mesure. Tout n’est pas écrit au départ. »

Camille : « C’est en fonction de la disposition d’esprit de Karelle Menine, de ce qu’elle découvre en bibliothèque. Après la fusillade de Charly Hebdo, en janvier, on a rajouté un morceau de texte. Elle s’adapte aussi au lieu, et nous aussi. »

Iona : « J’ai entendu réciter des poèmes – un poème de Verlaine alors qu’on n’avait pas encore fini de l’écrire. C’est rigolo de voir que les gens connaissent. J’ai aussi eu une dame illettrée qui m’a dit : ”Je ne sais pas lire“. Du coup, on a lu ensemble la phrase qui passait sur sa façade. »