La Phrase 26/05/15

26 mai 2015
Portrait de Anouck
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ÉCRITURE DU JOUR :

Si tu veux nous nous aimerons Avec tes lèvres sans le dire Cette rose ne l’interromps Qu’à verser un silence pire Jamais de chants ne lancent prompts Le scintillement du sourire Si tu veux nous nous aimerons Avec tes lèvres sans le dire Muet muet entre les ronds Sylphe dans la pourpre d’empire Un baiser flambant se déchire Jusqu’aux pointes des ailerons Si tu veux nous nous aimerons. (Si tu veux nous nous aimerons, Stéphane Mallarmé, 1896)

Tu peux goûter après tes noirs mensonges / Toi qui sur le néant en sais plus que les morts : / Car le Vice, rongeant ma native noblesse / M’a comme toi marqué de sa stérilité, / Mais tandis que ton sein de pierre est habité / Par un coeur que la dent d’aucun crime ne blesse / Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul / Ayant peur de mourir lorsque je couche seul. (Angoisse, Stéphane Mallarmé, 1863)  

Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Je me suis reconnu poète. (A. Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871) 

Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient. Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. -­ Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce. / Faim, soif, cris, danse danse danse danse ! (A. Rimbaud, Une saison en enfer, 1873) 

10 septembre. -­ Rouen, hôtel continental. C’est fait. … J’ai l’âme bouleversée de ce que j’ai vu…/… Et j’allai me cacher au fond de mon jardin, dans un massif de lauriers. Comme ce fut long ! comme ce fut long ! Tout était noir, muet, immobile ; pas un souffle d’air, pas une étoile, des montagnes de nuages qu’on ne voyait point, mais qui pesaient sur mon âme si lourds, si lourds. Je regardais ma maison, et j’attendais. Comme ce fut long ! Je croyais déjà que le feu s’était éteint tout seul, ou qu’il l’avait éteint, Lui, quand une des fenêtres d’en bas creva sous la poussée de l’incendie, et une flamme, une grande flamme rouge et jaune, longue, molle, caressante, monta le long du mur blanc et le baisa jusqu’au toit. Une lueur courut dans les arbres, dans les branches, dans les feuilles, et un frisson, un frisson de peur aussi ! Les oiseaux se réveillaient ; un chien se mit à hurler ; il me sembla que le jour se levait !   Deux autres fenêtres éclatèrent aussitôt, et je vis que tout le bas de ma demeure n’était plus qu’un effrayant brasier. Mais un cri, un cri horrible, suraigu, déchirant, un cri de femme passa dans la nuit, et deux mansardes s’ouvrirent ! J’avais oublié mes domestiques ! Je vis leurs faces affolées, et leurs bras qui s’agitaient ! …/… Après l’homme, le Horla. (Guy de Maupassant, Le Horla, 1887) 

Ainsi donc, adieu, cher moi-­même / Que d’honnêtes gens m’ont blâmé / Les pauvres ! d’avoir trop aimé, / Trop flatté (dame, quand on aime !) / Adieu, cher moi, chagrin et joie / Dont j’ai, paraît-­il, tant parlé / Qu’on n’en veut plus, que c’est réglé. / Désormais faut que je me noie / Au sein, -­ comment dit-­on cela ? -­ / De l’art Impersonnel et, digne, / que j’assume un sang-­froid insigne / Pour te chanter, ô Walhalla, / Pour, Bouddha, célébrer tes rites, / Et vos coutumes, tous pays, / Et, le mien de pays, ô hiss ! / Dire tes torts et tes mérites, / Et, dans des drames palpitants, / Parmi des romans synthétiques / Ou bien alors, analytiques, / M’étendre en tropes embêtants !... / Adieu cher moi-­même en retraite ! / C’est un peu déjà de tombeau / Qui nous guigne à travers ce beau / Projet vers l’art de seule tête. / Adieu, le Coeur ! Il n’en faut plus. / C’est un peu déjà de la terre / Sur la tête et son art… austère, / Que ces « adieux » irrésolus. (P. Verlaine, A la littérature personnelle, 1894) 

Au XIXème Siècle, les psychiatres menèrent une lutte pathétique contre la déraison. De difficilement discernable…/… la folie devenait une réalité bien visible. Des goitreux de moins d’un mètre, d’un physique extrêmement disgracié, côtoyaient des délirants hurlants les idées les plus folles, des hystériques théâtralisant leur vie, des épileptiques en crise, des déments n’ayant plus que l’apparence de la vie. L’hôpital psychiatrique, loin d’être un lieu paisible et agréable, s’était érigé en anti-­ chambre du désespoir. (Les psychiatres français du XIXe siècle face à la folie, Laurent Sueur, Revue Historique, Octobre­‐Décembre 1995)